La durée et la glisse (excuses aux surfeurs)

Aujourd’hui, je laisse prendre la parole à Pierre Assouline sur mon humble blog. Ce journaliste, m’a récemment contacté par mail pour me partager son point de vue vis-à-vis du milieu de la glisse, milieu dont il semble avoir découvert la complexité et l’authenticité, après l’avoir longtemps dénigré… Je vous laisse découvrir son merveilleux mail et je m’éclipse momentanément de mon blog :

Longtemps, je l’avoue, j’ai pris les surfeurs, les skateurs, bref tous ceux qui glissaient sur tout et n’importe quoi, pour des demeurés, des obsessionnels, dont je ne comprenais pas la passion qui semblait les habiter.
Il m’a fallu des années de philo comme éléve puis comme prof, puis d’autres encore d’étude de la Torah pour enfin comprendre, que les glisseurs étaient animés d’une intuition authentique, décrite de la meilleure manière par le philosophe Henry Bergson.
Un philosophe qui n’a sans doute jamais vu le moindre ado glisser sur quoi que ce soit, mort qu’il est le 4 janvier 1941.

Mon sentiment était que j’avais a faire a de petits occidentaux bourgeois croyant présomptueusement communiquer avec les esprits de la nature tels des aborigènes…

En fait ils goutaient au monde de manière immédiate.

J’avais un ami qui s’appelait Gabriel, singulièrement mou en dehors des pistes, mais qui montrait une concentration certaine lorsque ses deux pieds étaient entravés par deux fixations sur une planche de surf. Cela m’intriguait.

Ma deuxième grosse interrogation, non résolue encore, se portait sur leur choix musicaux, que je trouvais calamiteux, une fois l’expérience mystique noyée dans des demis au bar de la station après le coucher du soleil.

Mais j’ai enfin entendu raison (pas encore tout à fait à propos de la musique)

Les glisseurs sont dans le vrai.

Alors vient le temps des excuses, et des explications.

Bergson explique les choses ainsi : Un homme, moderne, est soumis au temps, largement influencé par l’horloge et déterminé par le passage des secondes.

Notre sensation au temps fait une grande partie de notre rapport au monde.

Mais la mécanique de la montre n’est pas celle du monde. Le monde est vivant.

Notre rapport au monde est faussé par cette mécanique, qui donne à croire que la vie est une succession de différents moments. Oui, cela est utile pour s’organiser, pour travailler. Moins pour gouter à la mélodie du monde. Ou juste pour être content d’être vivant.

A la notion de temps, puisque vous avez la curiosité de suivre mon laïus jusqu’ici, Bergson oppose la notion de durée.

La durée est un écoulement constant, sans découpage de secondes ou de périodes. Et j’imagine que cette durée ne doit parfois pas se trouver très loin de la sensation de glisse.

Si le marcheur est soumis au rythme de ses pas, donc à une succession, le glisseur sur neige, sur eau salée, ou à roulettes, lui profite sans doute du décalage qu’il observe et ressent, entre les moments où il arpente le monde à pied, et ceux où il lui glisse dessus.

« Comment ne pas voir que l’essence de la durée est de couler et que du stable accolé à du stable ne fera jamais rien qui dure ? » nous demande Bergson.

Vivre cela est, en certain sens, une expérience mystique puisque la durée est au delà des mots et des concepts; bien qu’elle puisse être ressentie dans la simple expérience. Une expérience qu’il a fait avec ses élèves en leur demandant d’observer un sucre qui fond. Cette durée s’observe par ce qu’il appelle l’intuition.

Bergson, dans son costume amidonné, sous son chapeau rond et derrière sa moustache, est considéré à juste titre comme un mystique français par certains. Mais je ne sais pas si le tout Paris qui se pressait à ses cours donnés au Collège de France, comprenaient que ce qu’il leur donnait à entendre, était équivalant à un shoot de je ne sais quel psychotrope. Ou à une descente sur une neige fraichement tombée lorsque l’on y inscrit les premières traces.

Un jour, j’ai entendu un surfeur dire que l’important était de transposé dans le quotidien l’expérience de la glisse. Sans doute une lecture patiente de l’Essai sur les données immédiates de la conscience de Bergson pour l’aider dans cette démarche.

Alors, amis surfeurs, mes excuses. Si mon adolescence ne fut pas empreinte de mystique comme la votre, les prochaines années que le bon Dieu m’accordera me verront de temps en temps m’attarder, je le souhaite, à la terrasse des cafés observant mon « canard » en train de fondre. Ou sur une montagne ou un océan en train de glisser.

pa

Merci à lui pour cette analyse sincère et si véridique !

2 commentaires
  1. LoKan dit :

    Ils ont quand même une sacrée plume les mecs du Monde, y’a pas à chier…!!
    Merci pour le partage.

  2. Deltro dit :

    (…) j’ai entendu un surfeur dire que l’important était de transposé …
    Ils ont quand même une sacrée plume les mecs du Monde.

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